Des nanas en Mecedes-Benz, une planche de surf sur le toit et du wax!

01-05-20 | Graphisme |

Le temps est splendide, la houle bat sont plein et je suis face à l’océan les pieds dans le sable chaud d’Hossegor, appliquant délicatement le wax sur ma planche de surf en faisant des petits cercles.

Mais je t’arrête tout de suite : même si à l’heure à laquelle nous écrivons cet article on piquerait bien une petite tête, on ne parlera pas de ce wax ici, mais du tissu. Un tissu que vous avez déjà vu en reportage, sur les podiums, dans la rue à Château Rouge (pour les parisiens) ou à Accra pour les voyageurs. Le textile wax, un incontournable de la mode actuelle !

Si il peut être associé à la culture africaine, nous verrons que ce n’est pas aussi simple que cela et que le wax est surtout un sacré globe-trotter.

Maison Château Rouge

Wax quésaco ?

Ça sonne un peu comme le nom d’une nouvelle Gomina tendance mais en réalité, on n’en est pas si loin. Du moins sur le sens du mot, wax voulant tout simplement dire « cire » en anglais.

Cette cire était à l’origine utilisée dans la technique de confection du batik indonésien, plus précisément sur l’île de Java, et inscrit depuis 2009 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Le batik est une technique d’impression sur un tissu en coton et en soie teint à la main. De la cire chaude est alors utilisée pour tracer des motifs faits de lignes et de points, puis les zones sans cire sont teintées; le tissu est alors trempé dans de l’eau chaude, enlevant ainsi la cire. L’opération est renouvelée pour ajouter une nouvelle couleur au dessin, et ainsi de suite.

Plus qu’un simple motif, il est caractéristique au travers des dessins, d’une culture, d’une créativité et d’une spiritualité propre à l’histoire javanaise (un rapport avec Gainsbourg ? Pas sûr). Depuis des décennies, les traditions bouddhistes et hindoues réglementent et codifient cet art traditionnel, également marqueur de statut social.
Au XVIe siècle, la religion adoptée par la plupart des îles de la région de Java est l’Islam. Cette dernière interdisant la représentation des humains mais aussi des animaux changera radicalement le style graphique, en laissant place aux ornements stylisés et aux symboles, tels que des fleurs ou des motifs géométriques. Les motifs ceplok, quant à eux, contournaient l’interdiction en créant des éléments simples représentant les animaux et les personnes de manière non réaliste.

Mais alors, comment est-il arrivé en Afrique ?

Petit retour historique : n’oublions pas que l’Indonésie faisait partie du vaste Empire colonial néerlandais de 1800 à 1949, notamment les Indes orientales néerlandaises. Les hollandais ramenèrent donc cette technique au pays, ainsi que les anglais à la fin du XIXe siècle. Ils copièrent le tissu javanais pour en produire en masse à moindre coût, mais les ventes ne suivirent pas.

C’est dans les années 1840 que la firme Hollandaise Vlisco s’inspira de motifs africains pour revoir toute leur collection, et ainsi proposer une nouvelle gamme dans le but de toucher un nouveau marché. Le succès fut immédiat !

Seydou Keïta. Untitled, MA.KE.064: 1954. Modern gelatin silver print. Courtsey CAAC – The Pigozzi Collection © Seydou Keïta/SKPEAC.
Seydou Keïta. Untitled, MA.KE.308: 1952-1955. Modern gelatin silver print. Courtsey CAAC – The Pigozzi Collection © Seydou Keïta/SKPEAC.

D’abord considéré comme un produit de luxe, le wax va se démocratiser dans les années 1950 pour devenir un symbole incontournable de la vie africaine. Derrière cette appropriation de masse se cachent les « Nana Benz ». Bel exemple de leadership à l’africaine et d’émancipation de la femme, les « Nana Benz » sont des femmes d’affaires spécialisées dans la revente de tissus, originaires du Togo et circulant en Mercedes-Benz (oui, vous avez bien lu) ! Elles importèrent les tissus wax du Ghana vers le Togo, avant de prendre le contrôle de la filière (de véritables reines de la négoce). Elles devinrent alors les premières femmes d’affaires millionnaires et même milliardaires d’Afrique de l’Ouest.

Dans les années 1960 les pays africains s’émancipent et se mettent à produire leur propre wax, comme le Ghana, le Sénégal, le Nigéria et la Côte d’Ivoire. Le wax devient un tissu panafricain et un élément du quotidien. Certains motifs sont davantage utilisés dans un pays plutôt que dans un autre, et certains dessins ne sont portés que pour des occasions spéciales comme les enterrements ou les mariages.

Depuis les années 1990-2000, un nouvel acteur est arrivé sur le marché pour concurrencer nos célèbres « Nana Benz » : le « made in China ». Comme pour une multitude de produits de consommation, la Chine s’est mise à produire un wax bon marché, conférant aux sociétés chinoise 90% du marché (fin du game…).

Le wax l'art de la symbolique

Plus qu’un simple textile, le wax est tout d’abord une technique d’impression et comme pour chaque technique, libre à chacun de l’utiliser et de se l’approprier. Ainsi les peuples africains ont repris leur propre imagerie afin d’ancrer ce tissu dans leur histoire, leurs coutumes et leurs rites, jusqu’à utiliser le wax comme outil de propagande.
Les wax représentant des figures animalières sont de vrais livres ouverts, leur symbolique créant une réelle narration, comme nous l’explique Léo Pajon : « la poule évoque une figure maternelle, un banc de poissons, l’abondance ». Le dessin de l’hirondelle quant à lui est un grand classique de la marque Vlisco (créée en 1949), aussi appelé « l’argent s’envole », il est « une exhortation à ne pas jeter l’argent par les fenêtres ».

Mais il serait erroné de réduire le wax à l’Afrique comme l’explique Anne-Marie Bouttiaux.
Anne-Marie Bouttiaux, Anthropologue et historienne de l’art - Wax ed.Hoebeke

« Ce qui rend ce tissu absolument fascinant, c’est son hybridité, le fait qu’il défie toute possibilité de se voir assigner une identité fixe, pure.
Bien plus que le concept d’identité, celui d’identification est à mon sens plus utile pour évoquer ce qui permet à un individu de se positionner, de se définir. Avec le wax on se trouve face au même entrelacs d’identifications multiples selon l’endroit où il est porté et selon le contexte qui le met en scène. »

Anne-Marie Bouttiaux

Aujourd’hui, il est utilisé comme motif graphique dans tout les champs d’action de l’image, de la mode, du packaging, de la décoration intérieure ou du design. Souvent pour donner un sens ethnique un peu trop facile, pouvant même porter à controverse… En effet, la collection Spring 2018 de Stella McCartney (associée à la marque historique Vlisco) avait fait polémique, car taxée d’appropriation culturelle.

Porter du wax, c’est comme prendre une vague et glisser dans son rouleau : c’est beau, mais ça peut être plus compliqué qu’il n’y parait.

Trinita Batik
Patricia Waota made with Vlisco during the 170th anniversary of the manufacturer in Abijan, 2016
Viktor & Rolf x Vlisco, 2015
La collection printemps – été 2018 de Stella McCarteney @ catwalk / Getty images
La collection printemps – été 2018 de Stella McCarteney @ catwalk / Getty images
Vlisco
Vlisco
Vlisco
Vlisco
Vlisco
La Redoute x Maison Chateau Rouge
Panafrica
Cache-pot en tissu à fabriquer — Mondial Tissu
Chaise "wax going on" — Sandrine Alouf
VLISCO 1:1 EXHIBITION — Michiel Schuurman 2016

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