Dans le futura

27-03-20 | Graphisme Typographie |

Qui est le créateur du Futura ? Un indice : ce n’est pas JuL

Je te connais toi, celui qui à 4h du mat en pleine soirée débranche le jack pour passer « Dans le futur » de Jul. Je ne te juge pas, mais connais-tu le Futura ? « Turfu ? » de qui ? Booba ? Non, toujours pas !
Même si je suis certain que ces deux personnages ont dans leur traitement de texte ce fameux Futura.

Le (et non « LA ») Futura est une typographie dessinée par Paul Renner. Et c’est à ce moment là que je décide de mettre mes lunettes, pour mieux vous conter l’histoire semée d’embûches de cette typographie devenue incontournable.

Rendons à César ce qui est à César. Qui est son créateur ?

Paul Renner : né en 1878, étudie aux beaux-arts de Berlin, Munich et Karlsruhe.
Peintre jusqu’à 1907 (il faudra un bon coup de crayon et un oeil bien aiguisé pour dessiner un tel caractère !)
C’est de manière autodidacte que Renner va apprendre l’art du dessin de caractère et la mise en page au sein de la maison d’édition Georg Müller à Munich.
Il intègre l’association d’artistes « Deutscher Werkbund » visant à promouvoir l’innovation dans les arts appliqués et l’architecture. Ce mouvement, qui influencera la création du terme « design », souhaitait associer la démarche de création aux évolutions techniques, insufflées par l’industrialisation du vieux continent.
Mobilisé sur le front durant la Première Guerre Mondiale, Renner est confronté à la rigueur et à la précision militaire, lesquelles influenceront grandement son approche du dessin de caractère.

Paul Renner 1878-1956
Échantillon du premier spécimen du Futura  —  Sample from the first specimen of Futura.

Acteur incontournable de la scène typographique allemande, dans un contexte où l’Allemagne est en crise après la première grande guerre, en pleine « course au moderne », il rencontre en 1924 Bauersche Gießerei, imprimeur et fondeur de caractère. Il synthétise alors la conception du dessin de caractère, et propose une grotesque géométrique. Le Futura est alors développé et présenté dans un manuel à valeur de manifeste intitulé « Mechanisierte Graphik » paru en 1931. Paul Renner propose une typographie tournée vers la lisibilité, en accord avec son histoire et un contexte historique.

Le premier dessin du Futura (1927) est composé de bas de casse (minuscules) et de capitales (majuscules). C’est une révolution dans la manière de concevoir un caractère. Renner utilise des modules géométriques stricts pour composer ce premier alphabet. La radicalité est de mise, ces premiers dessins sont une expérimentation autour de ce que l’on connaît à l’époque de la forme du « a » ou des caractères. Renner joue avec les droites, les cercles pour synthétiser la lettre au maximum, parfois à la limite de la lisibilité du caractère. Le tracé est homogène et élimine l’intervention de l’outil et du tracé à la main que l’on retrouve dans les pleins et les déliés, donnant une radicalité manifeste à cette première version du Futura.

Première version du Futura, 1924-1927  —  First version of Futura, 1924-1927

« La forme des minuscules demanda un peu plus de réflexion, j’ai tenté d’appliquer aux minuscules […] la loi des majuscules et de les élaborer, elles aussi, à partir des formes originales les plus simples et les plus contrastées. Avant tout je cherchais à leur ôter tout ce qu’il y avait de pesant et de superficiel pour leur apporter la sérénité et la clarté de forme des capitales romaines »

Paul Renner
Lettres géométriques et symétriques  —  Geometric and symmetrical letters
Futura Black, Paul Renner et Josef Albers, 1929  —  Futura Black, Paul Renner and Josef Albers, 1929

Entre conservatisme et progressisme

Dans les années 30, l’opinion allemande est divisée entre l’usage des typographies gothiques et la nouvelle venue le Futura (il n’est pas toujours évident d’accepter le changement). Faut-il promouvoir le progrès ou bien utiliser la gothique, si importante dans l’histoire collective allemande ? Avec la montée du nazisme et sa fâcheuse tendance à imposer ses choix, le Futura sera banni au profit du Fraktur, « écriture normale allemande ». L’emploi de caractères typographiques « non allemand » est stigmatisé par le régime d’Hitler, qui au passage fut refusé à l’examen d’entrée à l’Académie des beaux-Arts de Vienne pour absence de talent (retente ta chance l’année prochaine mon grand).

Propagande nazi utilisant la Fraktur  —  Nazi propaganda using Fraktur
Walbaum Fraktur, dessinée par Justus Erich Walbaum (1738-1893) en 1800  —  Walbaum Fraktur, created by Justus Erich Walbaum (1738-1893) in 1800
Futura, dessinée par Paul Renner en 1927  —  Futura, created by Paul Renner in 1927

Mais le Futura, tel un résistant planqué dans le maquis du Vercors, est toujours aussi présent, même au sein du parti nazi. En janvier 1940, Goebbels décrète que toute la propagande destinée à l’étranger sera composée en romain. Le Futura étant plus lisible que le gothique, il permettra au régime nazi de mieux étendre sa propagande dans d’autre pays. Le 3 janvier 1941, Martin Bormann adresse un circulaire aux cadres du parti nazi, décrétant le gothique comme « écriture juive » (se lever un matin et se dire ça… peut-être avait-il pris de la meth ?), et bien entendu le romain (dont le Futura) une « écriture normale » (« jour/nuit/jour/nuit… »).
Pour aller au bout des choses (plus c’est gros, plus ça passe), l’État remplace la police d’écriture des documents des services publics, jusqu’aux enseignes de rue.

En France, le Futura est présent depuis 1931 mais caché sous un autre nom : l’Europe. Maximilien Vox, conseiller artistique de la célèbre fonderie Peignot, repère un mouvement en Europe de nouvelles typographies « de notre temps » : le Gill en Grande-Bretagne, le Kabel et le fameux Futura en Allemagne. La fonderie Peignot achète alors le Futura mais le renomme sous le nom d’Europe. Eu égard au passé houleux entre les deux pays, c’était tout de même un peu plus vendeur (malin l’artiste). S’en suit alors un succès fulgurant, poussant les autres fonderies françaises à développer elles aussi leur propre typo : la fonderie Olive élabore la Simplex, Adrian Frutiger dessine l’Appolo…

Un caractère universel

Le Futura est une typographie répondant aux problématiques d’une époque ancrée dans une course au progrès. Ses formes géométriques et sa dernière version en 1928 lui confèrent une efficacité nouvelle qui contribue à améliorer la lisibilité du message. Plus qu’une police, elle devient un élément graphique permettant aux designers graphique de créer des images associant clarté et composition.

Etienne Robial (« pas d’accent sur E en Futura, pas de fioritures typographiques, avec ses effets gratuits, ses cacographies, ses étroitisations, ses fers à droite… rien que pour ça vous avez ma sympathie !») ,que l’on ne présente plus développe en 1984 l’identité visuelle de CANAL+ en Futura. Entre 1992 et 1994 il dessine d’ailleurs ses propres versions du Futura, intitulés CANAL+ bold, medium, light, italique et romain.

Etienne Robial, identité visuelle de Canal+  —  Etienne Robial, visual identity of Canal+
Etienne Robial, identité visuelle de Canal+ et M6  —  Etienne Robial, visual identity of Canal+ and M6

Voilà ! Le cours d’Histoire est terminé, je peux désormais enlever mes lunettes et laisser place aux visuels et à quelques références utilisant ce fameux Futura !

Jenny Holzer, Vigil
Paolo Gasparini, Karakarakas
“Oh My My” – Ringo Starr, 1976
Cartes postales Dodge Rebellion, 1967, Futura Black  —  Dodge Rebellion postcards,1967, Futura Black
Publicités Wolkswagen aux USA, 1960-67  —  Volkswagen of America ads, 1960–67
Edward Ruscha, 'Mad Scientist' 1975
Barbara Kruger
Logo et teaser du film "Pas le temps de mourir", Futura Black  —  'No Time To Die' logo and teaser, Futura Black
Nike, Marathon de Londres  —  Nike, London Marathon
Experimental Jetset, identité visuelle du 104  —  Experimental Jetset, visual identity of 104

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